Interview EXCLUSIVE d'Alain Pozzuoli et de Jean-Marie Potiez, auteurs du "DICO DU DISCO"





Voici une interview exclusive d'Alain Pozzuoli et de Jean-Marie Potiez, les auteurs du magnifique ouvrage "LE DICO DU DISCO" sorti en février 2014 et disponible ici : http://www.amazon.fr/gp/offer-listing/2507051779/ref=dp_olp_new_mbc?ie=UTF8&condition=new

Alain Pozzuoli est un parolier, scénariste et écrivain français. Il a notamment écrit pour Magali Noël et Marie Laforêt. Il a publié plusieurs ouvrages musicaux dont le "Dictionnaire des yéyés" en 2009 aux éditions Pygmalion, et "Sexy Songs, quand la chanson se fait libertine" en 2010 aux éditions Didier Carpentier.




Jean-Marie Potiez est quant à lui auteur, journaliste musical et biographe officiel du groupe ABBA pour les pays francophones. Il a entre autres écrit "ABBA, une Légende nordique", paru en 2010 aux éditions Didier Carpentier, et "La Suède à Table", diffusé en 2012, toujours chez Didier Carpentier.





Afin de marquer la sortie du "DICO DU DISCO" (préfacé par Patrick Juvet !), j'ai interviewé Alain et Jean-Marie. Pour notre plus grand plaisir, ils ont ressorti de leurs tiroirs les souvenirs qu'ils gardent de l'époque disco.


Julian : En 1974 et 1975, avec des artistes tels que Barry White et Gloria Gaynor, il se passe quelque chose dans la musique (rythmes soutenus, vrilles de violons), mais on ne sait pas encore que ce sont les prémices du disco. Te souviens-tu de cette période charnière ? 

AP - Oui, musicalement on sentait que quelque chose de nouveau arrivait, depuis Shaft et Barry White, il y avait vraiment un son nouveau qui pointait le bout de son nez (de son oreille serait plus juste !)

JMP - J’ai des souvenirs très précis des premières fois où j’ai entendu Gloria Gaynor et Barry White. Leurs chansons m’avaient immédiatement «tapé» dans l’oreille. Pour moi, ces rythmiques, ces nappes de violons et les choeurs sonnaient comme quelque chose de très nouveau. Quelques années plus tôt, j’avais déjà succombé à Shaft, d'Isaac Hayes, et le fameux Love’s Theme, qui étaient révolutionnaires.


Julian : Même si la censure sévit, le titre sexuellement explicite "Love To Love You Baby" de Donna Summer fait un carton en 1975-1976. Il en va de même pour le "Love In C Minor" de Cerrone en 1976. Comment ont réagi les gens autour de toi ? Et toi-même, que pensais-tu de cette libération sexuelle ?

AP - Il y avait déjà eu le « Je t’aime moi non plus » de Gainsbourg-Birkin en 1969 qui avait fait bouger les lignes, mais comme chaque fois que quelque chose de nouveau apparait, et surtout quand ça touche aux mœurs, il y avait deux camps, les pour (les jeunes) et les contre (les vieux, les parents) ! Nous on ne pouvait qu’adhérer évidemment !

JMP - J’adorais ces morceaux mais il fallait s’acheter les disques ou «ruser» pour les entendre car ils n'étaient jamais diffusés en radio du fait de leurs durées trop longues. Sans compter que ces chansons ne passaient pas sur les radios périphériques du fait de leur caractère sulfureux. Donc, je n’en ai jamais entendu parler autour de moi. J’ai découvert Love In C Minor chez mon coiffeur qui jouait la cassette en intégralité sur sa radio. Je lui avais immédiatement demandé ce que c’était, tellement je trouvais le morceau génial. Car, outre les gémissements, c’est un titre excellent ! En ce qui concerne Donna Summer, le magazine belge Juke Box, que j’achetais chaque mois, avait surnommé le morceau «La chanson aux 23 orgasmes» !


Julian : Quels disques de disco achetais-tu ? De qui parlait-on le plus ?

AP - Je crois que j’ai tout acheté à l’époque ! Born to be alive de P. Hernandez, Où sont les femmes de Juvet, La vie en rose de Grace Jones, Singing in the Rain de Sheila .B.Devotion, etc. On parlait évidemment toujours des mêmes, il y avait une dizaine d’artistes qui passaient partout, sur toutes les radios, les télés, les boites : Boney M, Chic, Bowie, Diana Ross, Kool & the Gang, et côté français évidemment : Dalida, Sheila, C.François. De toute façon, tout le monde s’y est mis à un moment ou à un autre !

JMP - J’avais la chance d’avoir une disquaire, à la frontière belge, qui recevait les nouveautés en provenance de toute l’Europe, avant la France. Elle me faisait souvent écouter les morceaux. Adolescent, mon argent de poche était limité donc je devais faire des choix et n’acheter que les disques indispensables à mes yeux. J’achetais surtout des 45 tours, moins chers. Parmi eux, George McRae, Hues Corporation, Donna Summer. L’un de mes grands coups de coeur de 1976 a été Giorgio Moroder et son Knights In White Satin. J’adorais le son de Munich: Silver Convention, Penny McLean, Boney M, Roberta Kelly, etc. J’ai également tout de suite accroché aux chansons de Grace Jones. En la voyant chanter I Need A Man à la télévision, j’avais ressenti quelque chose de très fort, musicalement et visuellement. Sa période disco est ma préférée avec ses 3 albums «Portfolio», «Fame» et «Muse».


Julian : Fréquentais-tu les discothèques ou les clubs ?

AP - C’est le seul moment de ma vie où j’y ai mis les pieds ; en 77/78 j’y allais une fois par semaine régulièrement !

JMP - La première fois que j’ai mis les pieds dans une discothèque, j’avais 18 ans. C’était au Palace, à mon arrivée à Paris, en 1979.


Julian : Le film "La Fièvre Du Samedi Soir" sort en France en 1978 et fait exploser le mouvement disco. Es-tu allé le voir ? Quelle impression t'a-t-il laissé ? Es-tu aller voir d'autres films disco, des artistes en concert ou en show en public, comme dans les rues pour les émissions "Midi Première" ?

AP - Oui je l’ai vu dès sa sortie, j’adorais la musique des Bee Gees ; c’était nouveau, rythmé, joyeux. A l’époque il y a des gens qui regardaient ça de haut, je me souviens qu’il y en avait qui disaient : « c’est quoi ces mecs avec des voix de femmes ? »  parce qu’ils chantaient dans les aigus…Comme ça avait été le cas pour Polnareff dix ans plus tôt !

JMP - En fait, je n’ai vu le film que très tard car, là où je vivais, c’était toute une expédition pour aller au cinéma. En revanche, j’ai tout de suite cassé ma tirelire pour m’acheter le double album de la BO.


Julian : Avais-tu conscience du phénomène de société que représentait la musique disco, qui était bien plus qu'une simple musique ?

AP - Non bien sûr, c’est le genre de chose qu’on ne réalise que plus tard, avec du recul.

JMP - Non, je ne réalisais pas. En France, on parlait beaucoup des artistes, de leurs morceaux et de leurs tenues, mais peu du reste.


Julian : On sent indéniablement dans le disco la joie de vivre, le plaisir, l'insouciance. Te rappelles-tu de l'ambiance de l'époque, de cette insouciance qui a fait la légende du disco ?

AP - Oui, tout était léger, simple, festif. Tout était possible, tous les délires, tous les débordements. Il n’y avait pas de risques, sur aucun plan, on était en général plus tolérant pour plein de choses qui aujourd’hui feraient dresser les cheveux sur la tête, et en plus le sida n’existait pas, donc pas d’épée de Damoclès sur la tête ; on pouvait tout se permettre.

JMP - Même si je n’arrivais pas forcément à mettre des mots sur ce que je ressentais, je voyais bien que le Disco faisait souffler un vent de liberté et de légèreté. Les pochettes de disques, l’attitude et le comportement des artistes étaient différents par rapport à tout ce qu’on avait vécu.


Julian : Le disco est aussi associé à l'émancipation des noirs et des gays. Tu confirmes ?

AP - C’est évident, il y a eu une mise en avant de toutes les minorités, gays, noirs et femmes. Les gens se sont affirmés et c’est ce qui a déplu aux grincheux et autres réacs qui n’admettaient pas que quelqu’un d’autre qu’eux ait voix au chapitre…c’est d’ailleurs pour ça qu’il y a eu des autodafés aux USA où on a brûlé et cassé des disques disco, comme par hasard dans les états les plus réactionnaires (le Texas, notamment).

JMP - Oh oui, le Disco a aussi, d’une certaine manière, participé à l’émancipation de la femme. Donna Summer a joué un rôle là-dedans avec ses premières chansons. Les corps se libéraient. Le disco facilitait les rencontres et la drague sur les pistes de danse, aussi bien pour les hétéros que pour les gays.


Julian : En 1979, année où le disco est à son apogée et est paradoxalement aussi prêt de s'écrouler, tout le monde se met à cette musique. Le disco est partout. Le marché du disque est noyé par les productions disco. Le son louche de plus en plus vers le rock et le funk. Le disco a évolué très rapidement depuis 1975 : on est passé de la soul à des mélodies très riches et sophistiquées, avec orchestres et synthétiseurs, pionniers de la musique électronique.
Comment as-tu vécu cette année 1979 ?

AP - Pour moi ça a été peut-être la meilleure année du disco car justement, comme on était plus funk, les titres étaient de meilleure qualité, c’était de mieux en mieux, on touchait à une sorte de perfection musicale et sonore. 

JMP - 1979 est une année particulière pour moi car j’ai 18 ans et je m’installe à Paris. Je découvre le monde de la nuit et je sors toutes les semaines au Palace. J’aime toujours autant le Disco mais je sens qu’il est en train d’évoluer vers des sonorités plus rock et synthétiques. Les morceaux sont un peu moins sensuels (moins de violons) et la production me passionne moins. A titre d’exemple, je n’ai jamais aimé I Will Survive ou Ring My Bell. Funky Town de Lipps Inc (en 1980) me laissait froid aussi. 


Julian : Aux USA, le mouvement «disco sucks» commence en 1979. En Europe, on est encore en pleine fièvre avec Patrick Hernandez, Eruption, Karen Cheryl... Toutefois le phénomène prend de l'ampleur et en 1980 le disco s'écroule aussi en Europe, même s'il connaît encore de beaux jours à travers le monde avec des groupes comme Lime, Boys Town Gang, Lipps Inc... Te souviens-tu de cette période troublée où, après avoir contaminé les USA, les disco-sucks ont atteint l'Europe ? Pensais-tu que le disco allait survivre, ou bien as-tu compris que l'écroulement était inévitable ? La chute du disco a-t-elle été pour toi une grande déception ? 

AP - Comme toutes les modes, c’était inévitable que ça s’essouffle, mais il y avait toujours un fond disco dans ce qui sortait, il n’y a pas eu de coupure brutale autant que je me souvienne. 

JMP - Les années 1980 sont arrivées avec de bonnes et de mauvaises choses. Quelque part, ce phénomène de rejet, appelé «Disco Sucks» aux USA, était compréhensible car la planète «bouffait» du disco à toutes les sauces. Il y avait une overdose, d’autant plus que beaucoup de producteurs avaient parfois fait n’importe quoi pour faire du fric. Il y avait du bon Disco mais aussi beaucoup de «merdes» ! Ce qui me déplaisait, c’est que souvent, comme lorsqu’on change de décennie, il fallait rejeter tout ce qu’on avait adoré avant. Et puis, on sentait aussi que les artistes qu’on avait aimé commençaient soit à s’essouffler, soit à être mis sur la touche : Boney M, Chic, etc. A titre d’exemple, hormis son disque avec Stock, Aitken et Waterman, j’ai décroché avec la production de Donna Summer à partir des années 1980. 


Julian : Parlait-on encore du disco dans les années 80, ou bien l'avait-on complètement enterré ? 

AP - On n’utilisait peut-être plus le terme mais on ne l’avait pas complètement enterré, il y avait toujours des chansons qui passaient sur les radios ou qu’on entendait dans les clubs. Je sais que je suis beaucoup allé à Londres et à Dublin dans les années 90 et il n’était pas rare que j’entende dans les bars, les magasins, des titres disco, Spacer, par ex, ce qui m’avait beaucoup étonné ! 


Julian : Quel est ton plus beau souvenir de l'époque disco ? 

AP - L’état d’esprit général qui était léger, pas plombé comme aujourd’hui. 

JMP - J’ai beaucoup de beaux souvenirs liés à des artistes que je découvrais ou qui me surprenaient à chacun de leurs disques (Giorgio Moroder, Grace Jones, etc.) mais je dirais Le Palace. Ce superbe théâtre où l’on pouvait danser jusqu’au petit matin sur la musique qu’on aimait. Les inconnus et les célébrités étaient mélangés. C’était joyeux et impressionnant car il y avait une machinerie avec des décors sur scène et un immense lustre de néons multicolores qui descendait au-dessus de nos têtes.


Un grand merci aux deux auteurs pour cet entretien. Souhaitons au DICO DU DISCO tout le succès qu'il mérite !

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